Migrances 2010 – Vendredi 17 décembre

Quelles alternatives économiques avec l’argent des migrants ?…

… dans le cadre de politiques migratoires euro-africaines concertées et respectueuses des droits des humains.

Demba MD, Fanieri B, Madani C

Une étape vers le Forum social mondial (FSM) 2011

Demba M. Dembele (économiste, Directeur du Forum Africain et des alternatives, membre du comité d’organisation de FSM 2011) commence par donner des informations concrètes sur l’organisation du FSM qui aura lieu à l’université Cheikh-Anta-Diop, à Dakar, du 6 au 11 février 2011. Il insiste sur le fait que c’est un évènement où les organisations se prennent en charge et où les activités sont auto-organisées. Il annonce aussi la participation de caravanes partant d’Afrique, notamment du Mali et d’Europe.

Les inscriptions, qui devaient être closes le 15 décembre 2010, sont prolongées jusqu’au 8 janvier 2011. Toutes les modalités d’inscriptions et les informations sont disponibles sur le site Internet du FSM.

Présentation d’expériences concrètes

M. Coumaré Madani…

… fait un plaidoyer pour le commerce équitable.

Le commerce équitable permettrait de lutter contre l’existence de pratiques déloyales et au delà de toute morale touchant la transaction de biens, de services et même de savoirs. Il faut se resituer dans le contexte d’une économie sociale et solidaire qui met l’homme au centre. Sur le plan national, le commerce a toujours été mené (tradition multiséculaire), mais avec le phénomène de la mondialisation de l’économie, les données ont changé. L’Afrique n’existe pas alors qu’elle est au premier plan des produits qui aboutissent au commerce. Les institutions de Breton Woods dominent:  alors que la notion de commerce induit celle de concurrence, il n’y a pas des forces égales qui s’affrontent come le suggère l’étymologie de ce dernier mot, mais des pays faibles qui sont spoliés depuis le départ. Certes, il faut commercer, mais en toute équité et justice. Il évoque aussi la menace des APE (accords de partenariat économique), des accords souvent bidons qui défavorisent les pays africains. Aux concernés de savoir les lire et de ne pas se laisser duper.

Il s’inquiète aussi des changements de consommation et souligne que les Africains ne sont pas obligés de s’aligner sur le monde de consommation européen. La société civile n’a certes pas vocation à édicter des lois, mais elle peut les susciter. Les citoyens ont un réel rôle de contrôle, de pression et d’évaluation. Le FSM peut lui aussi aider à résister.

M. Faniery Boli…

… (Secrétaire général du Syndicat des exploitations agricoles de l’Office du Niger – Sexagon) propose des opportunités  à explorer sans tomber dans le paradigme dominant et s’interroge sur le rôle des organisations et leur influence décisionnelle.

Faniery Boli est  producteur de riz depuis  24 ans dans une zone  exploité par l’Office du Niger. Il commence par s’interroger sur le bien fondé d’une certaine aide qui maintient les producteurs dans une position d’assistés. Il reprend un proverbe bambara : « Voir avec Ismaël »… Il n’y a que toi qui connais la saveur du fruit que tu manges, s’il est doux ou amer, même s’il est convoité par ton voisin. Il ne faut pas se décourager. Rien ne se donne. Tout s’acquiert. Les convictions vont au-delà de tout et  il faut s’intéresser au problème de l’accaparement des terres.  C’est aussi ce que fait son syndicat.

Les multinationales manipulent les gouvernements au Nord comme au Sud. Nous devons donc aider nos gouvernants. Ce sont nos protestations qui peuvent les aider à dire non. Si nous restons les bras croisés, ils auront toutes les raisons pour ne pas bouger.

Nous sommes des gens capables. Certains paysans analphabètes ont plus de facultés d’analyse que des ingénieurs. Faniery Boli en est totalement convaincu : au Mali, il n’y a rien de plus lucratif que l’agriculture en dehors de la vente d’armes, du trafic de drogue et… de la politique. Mais il précise aussi : « Je ne suis pas un politicien, ne suis contre personne, je travaille juste sur les  systèmes et les structures ».

Les échanges avec les participants…

… permettent de mettre en évidence la nécessité de rapprocher producteurs et consommateurs, de développer ce qui est consommé au Mali, de faire preuve aussi d’un comportement responsable et solidaire en tant que consommateur. L’Afrique est un beau marché, mais il faut d’abord travailler sur le local et se méfier des règles édictées par l’Europe qui sont intériorisées par les Africains. Il faut aussi être vigilant ; ainsi, le mariage entre Dagris et Max Havelaar pose de sérieuses questions !

Quelques propositions et  pistes de réflexions

Concernant la production.

  • Limiter l’utilisation de produits chimiques et donner des informations quant à leur utilisation (santé / rémanence). Certains sont interdits en Europe et utilisés sans protection en Afrique. Tous les fertilisants ne sont pas chimiques (fumier, etc.).
  • Il faut rapprocher agriculture et commerce : exemple du marché de gros à Bamako (regroupant producteurs, transporteurs et commerçants) pour permettre des prix plus stables, particulièrement pour les producteurs. Ceci pourrait financer des structures et les recherches sur le riz.

Concernant l’accaparement des terres.

Le syndicat Sexagon y réfléchit depuis cinq ans.

  • Il ne faut pas toujours se tourner vers l’extérieur, il y a des ressources sur place. Exemple : l’ODN produit 300 000 tonnes de riz par an. Si chaque producteur donne 1 franc par kilo, ça représente 300 milliards CFA par an qui pourraient être mis à la banque et permettre aux producteurs de participer selon leurs souhaits.
  • Les exploitations pour être viables doivent avoir une taille minimum de 3 hectares (une étude est en cours pour présenter la faisabilité du projet).
  • Il faut aussi tenir compte des ressources en eau (évaluation négligée).
  • Il ne faut pas de titre foncier (foncier rural), mais des baux de 30 à 50 ans renouvelables.
  • Il faut organiser une visite de l’ODN mais par des producteurs qui montrent ce qui est bien comme ce qui ne fonctionne pas.
  • Il faut cesser de céder des hectares de terre malienne à n’importe qui, sans qu’en plus cela soit dit.

« Nous sommes prêts à organiser des marches, mais il faut le savoir, il y a des millions en jeu, ce n’est donc pas seulement la prison que l’on risquerait, mais la vie des gens. »

Concernant la consommation.

  • Développer des produits des terroirs locaux comme le karité, pas assez exploité .
  • S’intéresser au textile et rendre accessible les vêtements de coton aux locaux.
  • Avoir des comportements individuels en accord avec ses convictions (même si on a les moyens de consommer autrement, choisir le local).

Pour terminer, quelques remarques :

  • « Il faut se remettre en question, avoir confiance en nous-mêmes, c’est de la responsabilité de chacun. »
  • « Une poignée de personnes est plus puissante que 1 000 si elles sont convaincues. » (Aphorisme en bamanankan – voir Ismaël.)
  • « Ce n’est pas parce qu’on est en difficulté aujourd’hui qu’on est foutu !»
  • Et de reprendre les paroles de Chris Seydou, styliste malien, internationalement reconnu et amoureux de son pays : « Si l’Afrique doit participer à la course mondiale, cela doit être avec nos valeurs et nos couleurs ».

La question de la rentabilité sociale et de la rentabilité économique

M. Demba M. Dembele…

… explique que les émigrés investissent plus particulièrement dans l’immobilier, l’éducation, la santé et qu’on entend souvent dire que ce n’est pas rentable. Effectivement, si on s’en tient au dogme néolibéral, ce qui n’est pas rentable économiquement n’a pas vraiment d’importance. On parle de taux de croissance sans parler de son impact (rapport de la Banque Mondiale), sauf à montrer que les indicateurs humains continuent de se détériorer. La question est de savoir pour qui on produit : pour une minorité ou pour le bien être de la population?
À la fin des années 1990, le PNUD avait initié des rapports sur le développement humain. C’est la finalité du taux de croissance qui importait. Tout ce qui n’était pas monétisé était mis de côté (apports des femmes, de l’éducation, etc.).

Maintenant, on parle de développement humain durable. La rentabilité économique doit être mise au service des conditions de vie. Le fait que les immigrés investissent dans le social correspond à des besoins familiaux, mais aussi aux besoins de leur région, région qui ne répond pas à cette demande (dispensaire, poste, écoles). Ils ont bien compris que le développement passe par l’éducation et la santé.

Il est donc particulièrement malvenu d’opposer les deux rentabilités car ce qui est pour le développement de l’être humain prime. La rentabilité sociale est fondamentale.

La pauvreté gagne du terrain alors que les pays regorgent de richesses. Malgré tous les discours sur les pays les moins avancés (PMA), la pauvreté augmente.

Quand cette catégorie de pays a été créée en 1971, il y en avait 24. Aujourd’hui, on en compte 49, dont 33 en Afrique subsaharienne. Dans ces pays, aujourd’hui, 60 %  de la population vit avec moins de 1,25 euros par jour ; 80% avec moins de 2 euros.

(Rapport du CNUCED 2010 sur les pays les moins avancés à lire ici )

Les programmes spéciaux n’ont servi à rien car on est resté dans une logique néolibérale, mais il y a une remise en cause de ce paradigme. D’après la FAO, 1 milliard de personnes ne mangent pas à leur faim (dont 300 millions d’Africains). C’est un système vicié, criminel, alors qu’une partie de l’humanité se meurt à petit feu.

Pour terminer, des questions sont posées à prpopos de la macro économie, sur la nécessité pour l’Etat de jouer son rôle dans la lutte pour les inégalités. « Existons-nous ? » demande aussi un jeune. « Oui, nous existons ! Mais il semble que nos ressources  intéressent plus que les être humains que nous sommes.»

Et de citer Joseph Ki Zerbo : « On ne développe pas, on se développe ».