Migrances 2011

La lettre de Haram.

Chère Aminata,

J’espère que tu te portes bien. Moi je ne peux pas en dire autant avec les douze immigrés maliens « demandeurs de protection internationale », en provenance de la Libye.

C’est très compliqué ma chère Aminata. Ils ont été accueillis par la Province de Siena, et laissés dans un bourg loin de la ville. Ils sont analphabètes, originaires de Kita, Kayes, Sikasso et Bandiangara. Ce sont de braves jeunes gens, qui ne comprennent pas pourquoi ils ne peuvent pas travailler au Mali, et doivent aujourd’hui tourner en rond en Italie pendant cinq mois dans l’attente de leur audition par le Bureau des réfugiés de Turin. Ils sont arrivés sans rien, à part les habits qu’ils portaient à leur départ de la Libye pour Lampedusa. Leur récit de cette traversée vers le néant est insoutenable.

Ils sont mécontents parce qu’ils travaillaient en Libye, même si tous leurs droits n‘étaient pas respectés et qu’ils étaient sans papiers, ni autres documents valables du Mali. L’essentiel pour eux était de ne pas avoir de bagarres avec les Libyens et d’éviter la brutalité des forces de l’ordre. Mais ils travaillaient, mangeaient à leur faim, dormaient, étaient soignés gratuitement en cas de maladie et parvenaient à soutenir leurs familles au Mali, chacun d’eux ayant en moyenne dix à quinze personnes en charge. Ils disent qu’ils n’avaient aucunement l’intention de venir en Europe. Mais la violence anti-noir et les bombes de l’OTAN les ont obligés à prendre le chemin de Lampedusa. Ils maudissent la communauté internationale et Nicolas Sarkozy, qui les empêchent de venir en Europe pour ceux qui tentent de franchir les frontières de l’espace Schengen et qui les empêchent même de travailler et de vivre dans un pays africain qui leur en donnait la possibilité. Le discours des droits de l’homme sur le pays de Kadhafi est très bien, mais ces personnes n’ont pas davantage d’avenir dans les « grandes » démocraties. Il ya parmi eux, un mineur. C’est grave, ma chère Aminata.

J’ai été sollicitée par les autorités pour les encadrer un peu. Mais c’est la Caritas de Siena qui les a en charge. Ils ne parlent que bamanan et kassonké. On leur impose d’apprendre l’italien. Mais la majorité d’entre eux ne le juge pas nécessaire. Les conditions psychologiques et économiques traumatisantes qui sont les leurs ne les motivent pas. Ils en sont plutôt à la réflexion sur leur sort et celui de leur génération. L’apprentissage de l’italien ne leur dit pas le pourquoi du basculement soudain de leur vie vers un tel chaos. Ils jugeaient la vie en Libye vivable, libre et digne.

Je t’envoie le rapport Bonnet sur la Libye qui est hautement édifiant. Tu voudras bien partager avec les autres membres du Forum pour un Autre Mali (FORAM). La Libye est une nouvelle page terrible de l’histoire de notre continent qui en dit long sur l’échec de l’Union Africaine, le manque de courage et de solidarité de notre classe dirigeante.
Que Dieu protège l’Afrique et les innocents.

La coopération italienne quant à elle bat, de plus en plus, de l’aile, à cause de la crise financière, les licenciements et les coupes sombres dans les dépenses sociales qui frappent les ménages de plein fouet. Ces mesures signifient plus de chômage, de pauvreté et de racisme par ici.

Affectueusement.
Haram