Migrances 2011
À l’écoute des migrants : témoignages, enseignements et perspectives.
Nourdine Touré
Il est important d’avoir du temps pour raconter ce que nous avons vu et subi. Il faut partager nos expériences avec les autres.
Quelqu’un d’heureux n’émigre pas !
Je suis parti en Libye en 2002. J’y ai vécu pendant neuf ans. Pour moi, la Libye était le paradis dans la mesure où j’étais autonome et pouvais me loger et me nourrir. En 2010, je suis revenu au Mali pour me marier et après je suis retourné en Libye. En mars 2011 mon enfant est né. En juin 2011, nous avons été rapatriés avec les enfants mais sans bagages. J’ai réclamé mes bagages, mais j’ai été confronté comme les autres aux forces de l’ordre. On m’a giflé.
Les autorités ne m’écoutent pas.
Il faut discuter des opportunités qu’il y a à rester ici. J’ai besoin de propositions concrètes, d’idées, dans le cadre de Migrances.
Les politiciens me disent que le FORAM est un endroit où on nous met de mauvaises idées en tête.
Les conditions du retour sont difficiles : c’est la protection civile qui les gère et Il n’y a pas de communication sur les arrivées, ni sur les gens concernés.
Raba Niaré
J’ai un diplôme de Maîtrise en Droit. Je suis mariée à un émigré qui travaillait en Libye. J’ai eu des difficultés à obtenir mon visa en vue de le rejoindre. J’ai alors pris la route clandestinement. Une fois sur place, j’ai fait deux mois de démarches sans que cela avance. J’attendais toujours l’envoi des papiers reconnaissant mon mariage au Mali. J’ai dû vivre dans la clandestinité.
Il y a de la part des Libyens ordinaires beaucoup de racisme envers les Sub-sahariens. Les discours d’amitié de la part de Kadhafi envers les pays d’Afrique sub-saharienne ne les concernent pas. Les Maliens sont ceux qui sont particulièrement stigmatisés. Il y a des cas de mauvais traitements.
Les politiciens n’ont pas de solutions à nous proposer. Face à la pression de l’opposition qui soulignait le paradoxe entre le discours politique et la réalité de la vie quotidienne, les autorités libyennes ont initié des débats. Nous, les migrants nous avons dit nos problèmes. Cela n’a rien changé.
Quand il y a eu la guerre, il fallait des saufs conduits, mais nous n’en n’avons pas eu. L’Ambassade du Mali n’a pas été suffisamment solidaire avec ceux qui sont venus lui demander de l’aide.
Les migrants ont été dépouillés de tous leurs biens en Libye et en Tunisie.
Dans tout ça, ce sont les femmes qui se battent fort. Les gens en fuite sont désorientés, ils ont besoins de repères.
Ali Yattara
J’ai vécu 29 ans en Libye. J’ai été rapatrié sans bagages et ne possède plus que les vêtements que je porte. Je les lave pour les remettre. Cela fait quatre mois que je suis là. Je suis père de famille.
Je n’ai toujours pas pu rencontrer les autorités. Je ne trouve pas de travail. Toutes les dérives sont possibles dans de telles circonstances.
J’avais anticipé les conséquences de la guerre en achetant du matériel pour faire de la pâtisserie (je suis pâtissier) : un four, une pétrisseuse. Mais tout a été bloqué à la frontière. J’ai dû payer 800 euros pour que mes affaires soient ensuite rapatriées, mais une partie est toujours à l’ambassade du Mali en Tunisie. J’ai entrepris des démarches pour récupérer mes 800 euros.
Fanta Diawara
J’ai vécu 30 ans en Libye. Mon mari est décédé, et je travaille. J’avais beaucoup de parents démunis au Mali qui étaient à ma charge. J’ai dû travailler pendant la guerre pour pouvoir subvenir à leurs besoins. J’ai dû affronter les bombes. Si tu ne payes pas ton loyer, en Libye, tu es expulsée. A la mort de mon mari, j’ai acheté un terrain ici avec ses économies. J’ai commencé à construire mais ce n’est pas fini.
La vie reste difficile. Et les autorités maliennes ne nous aident pas.
Al Fousséni
Je remercie Aminata Dramane Traore de nous avoir accueillis après les événements de Ceuta et Melilla. Elle nous a dit : « Vous avez peut-être tout perdu, mais vous êtes vivants, vous êtes ici et vous êtes jeunes ! » Il est très important qu’on nous écoute ! Et Aminata nous a écoutés. Ces conseils ont été bons. Maintenant, on doit l’aider à nous aider. Nous avons eu un regain de vie grâce à elle.
J’ai perdu mon père et ma mère. A mon retour, j’ai failli perdre ma sœur, mordue par un serpent. Il a fallu l’aide d’Aminata Traoré pour la sauver.
Je demande aux migrants revenus de Libye qui s’adressent à Aminata d’être vigilants, de ne pas prêter l’oreille à ceux qui sont prêts à critiquer ses initiatives alors qu’ils sont incapables d’être solidaires.
Amadou Camarani
Les paroles entendues ici font mal. L’émigration n’est pas un problème malien mais un problème africain.
Créer des perspectives est vital. Ça n’arrête pas l’émigration qui fait partit de l’histoire de l’humanité, mais ça peut arrêter ces errances.
Merci pour cette initiative citoyenne, car souvent les débats sont instrumentalisés.
Le problème réside dans le « vouloir être riche et tout de suite » qu’on nous fait voir à la télé.
Ce n’est qu’un mirage, qui attire mais qui trompe. Il y a un besoin de revenir à nos savoirs-faires. Qui faisait quoi ? Menuisier, forgeron, charpentier, etc. Nous avons besoin de revenir au sens critique ! Il nous faut des formations, faire des alliances pour des initiatives citoyennes, être formé en travaillant.
Déjà savoir vivre chez nous avant d’essayer de vivre ailleurs. Je suis de Maya. Maya jeunes.
Sarata Traoré
Il faut avoir de l’espoir car la vie est dure…
Je connais le cas d’un père qui a vu son fils être égorgé par des racistes en Libye. Il est revenu. Il habitait dans un quartier périphérique où il a intégré un réseau de vol de Mercedes.
Il a volé car sans le sous et désespéré. Il a failli se faire lyncher quand on l’a pris en flagrant délit. Il a raconté son histoire quand on lui a demandé pourquoi il volait. Les gens l’ont épargné.
Somita Coulibaly
Je suis revenu de Ceuta et Melilla en 2005. Je fais partie des premiers migrants de retour que le Centre Amadou Hampâté Ba a pris en charge. J’ai vécu le même scénario de rapatriement, sans rien et sans appui.
Maintenant je suis là. Grâce à Aminata qui a créée l’association: « Retour, Travail, Dignité » comme cadre de travail.
Des personnalités politiques se sont ingérées dans nos relations avec Aminata et ont poussé une partie de ceux qu’elle avait accueillis à se séparer d’elle.
Ceux qui les ont suivis l’ont regretté pour la plupart d’entre eux. Certains ont dû émigrer. Moi j’ai repris les cours et j’ai obtenu un diplôme de technicien comptable.
On n’a aidé avec des cours du soir, comme d’autres on été aidés par des cours d’alphabétisation. Maintenant, je continue d’étudier. Pour moi il est important de communiquer cette expérience, d’être unis. D’apprendre à se méfier de la corruption politique et des mensonges.
Il ne faut pas stigmatiser la pauvreté.
Gassama
Je sais du cas d’un chauffeur de taxi que les migrants connaissaient bien et qui a été assassiné au seul but de montrer que les pro-Kadhafi étaient des terroristes.
Kadhafi était peut-être mauvais, mais il n’y avait aucune raison de l’égorger comme un poulet. Les dirigeants africains se sont tus non seulement par lâcheté.
Comme beaucoup d’autres Sub-sahariens, je travaillais dans le bâtiment pour une société turque.
Quand les militaires ont débarqué, tous les travailleurs été arrêtés par les rebelles. Nous avons été dépouillés. Ils nous ont dit que notre argent n’était pas à nous, mais celui de la Libye. Ils nous ont parqués. Tous les jours, deux ou trois travailleurs étaient égorgés devant tout le monde et c’était aux autres de nettoyer leur sang.
Comme je porte la barbe comme les musulmans ils m’ont libéré.
Kadiatou Sidibé
Mon mari a émigré en Libye en 1983, je l’ai rejoint en 1985. J’ai eu 11 enfants à Syrte et perdu 7 garçons. Toutes mes grossesses ont été prises en charge gratuitement jusqu’aux premiers embargos. Après, il fallait payer une somme symbolique.
Si tu es sans papier, illégal, ce n’est pas grave. Il suffit de se déclarer aux autorités et tu es accepté. Si tu travailles pour une société libyenne, tu ne paies ni l’eau ni l’électricité.
Je suis revenue mais mon mari est resté là bas. Je ne sais pas ce qu’il est devenu, j’en ai pas de nouvelles depuis 7 mois. Je vis à Kayes dans une maison avec mes enfants mais, seule je ne peux pas payer le loyer et les factures. Heureusement, il y a de la solidarité.
Je veux du concret, des pistes de solutions. A qui à m’adresser ?
Quand je me couche, je ne dors pas !
Il n’y a pas de sots métiers, il y a des gens sots. Je ne veux pas d’assistance, je veux travailler. Tous mes enfants étudient. Les plus grands se débrouillent, mais les trois plus petits ont des besoins importants.
Pour moi, le plus urgent est de retrouver mon mari.
Nous courons toujours pour partir. Nous ne réalisons pas qu’il est temps de nous arrêter, de regarder derrière nous et devant nous.
Nous courrons toujours dans le noir et risquons de tomber et de nous blesser. Pourquoi n’apprenons-nous pas à nous éclairer ? Quand une famille donne le bon exemple et s’en sort, pourquoi les autres ne l’imitent pas ?
Tout le monde dit : « Aminata est notre espoir ». Mais quel est l’espoir d’Aminata ? Seule, elle ne peut rien. À nous de l’aider. À nous de faire connaître son combat pour que toujours plus de gens l’aide.
Un autre migrant
Dans la Libye d’avant-guerre, nous mangions à notre faim et étions soignés gratuitement, même si l’on était Malien. Quand les bombes sont tombées, j’ai eu une peur bleue. Une fois, elles sont tombées autour de moi pendant 24 heures de suite.
Je me sentais encore chez moi, jusqu’à ce qu’une femme m’accuse d’être un mercenaire. Alors je me suis senti en danger et je suis parti. De retour dans mon propre pays, j’ai été rançonné par l’administration malienne pour pouvoir récupérer les papiers qui m’avaient été confisqués.
C’est aux Africains de gérer leurs affaires, pas aux Américains ou aux Français.
Le débat
Un responsable d’un ensemble hôtelier témoigne des difficultés que rencontre le tourisme, ressource importante du Mali, avec la mise en zone rouge progressive de la plus grande partie du pays. L’industrie touristique occidentale a éliminé le Mali de ses programmes, puisque ce pays serait devenu une terre de guerre civile et le lieu de vacance des seuls terroristes d’Al Qaeda.
Une opératrice en développement économique souligne l’importance du secteur du tourisme dans le développement du Mali. Il faut dénoncer la destruction délibérée du tourisme malien par ceux qui criminalisent le Mali. Il faut dénoncer l’État malien qui reste passif.
Leni Stearn, artiste te américaine, rappelle que les rues de son pays sont plus dangereuses que les terres maliennes, que l’on a plus de chances de se faire tuer dans les rues des Etats Unis qu’au Mali. Elle encourage les Africains à utiliser les réseaux sociaux (Twitter, Facebook,…) pour décrire leur vraie situation et faire entendre leur voix et à aller sur les sites des grands médias occidentaux pour attirer leur attention sur les conséquences de cette décision sur la vie de milliers d’innocents.
Élie Koundélé, jeune artiste congolais, dit son admiration pour ce qui se passe ici. Dans son pays où la démocratie est vraiment inexistante, il est impossible de mener des réunions telles que Migrances.
Mireille Fanon revient sur la notion de droit d’ingérence. Un droit illégitime du point de vue du droit international. L’usage de la force sur un autre pays est interdit. Les pays dominateurs ont donc contourné cette illégalité en inventant la responsabilité de protéger. Les règles internationales ont été remise en cause, modifiées, au non de la protection, pour mieux pouvoir de fait se partager le monde, dominer les peuples en les déprotégeant.
Jean Bosco Konaré souligne que le droit n’est qu’un rapport de force et que ce droit est régulièrement bafoué par les plus puissants. La nouvelle donne est que les puissants sont dos au mur et que les faibles d’hier – Chine, Inde, Brésil… – sont les forts d’aujourd’hui.
Comment partageront-ils le gâteau entre eux ?
Le salut de l’Afrique est dans l’unité, dans l’intégration de toutes ses forces.
Maylis décrit sa jeunesse de fille de petit paysan français. Un jour, une bouteille Nestlé a remplacé le lait de la vache familiale. Sa famille était toujours aussi pauvre, mais désormais colonisée. Un jour, il a fallu arracher les vignes contre de l’argent. Son père a dû emprunter pour développer sa ferme. Les taux d’intérêts étaient prohibitifs. Il a fait faillite. Aujourd’hui, 20 ans après, il n’a toujours pas fini de payer ses dettes et il est toujours aussi pauvre.
Raja remercie Aminata Traoré de lui avoir permis d’être ici et lui rend hommage.
Elle se réjouit de la prise de conscience collective de l’ingérence du monde occidental dans nos vies, de l’instrumentalisation de nos révoltes.
Un nouvel ordre mondial se met en place. Le tournant doit être pris avec intelligence.
L’Afrique doit réfléchir selon ses critères et sa culture pour imposer sa politique. La coopération Sud-Sud doit jouer un rôle fondamentale dans la construction de ce nouveau monde.
Sylvie : La charte des Nations-Unies est supposée donner à chacun le droit de vivre tranquillement chez lui et de circuler librement. Quand sera-t-elle appliquée ? Quand mettra-t-on fin à la violation des droits des migrants ?
Souleymane, un émigrant revenu volontairement, témoigne de son retour après 9 années vécues en dehors du Mali, de son étonnement de ne pas avoir retrouvé les valeurs avec lesquelles il avait grandi. Il met en garde contre l’utilisation des réseaux sociaux. Internet est plus un moyen de contrôle que d’information, d’émancipation des peuples.
Constats
Lors des récents événements, parce qu’une infime minorité de Subsahariens ont participé à la guerre aux côtés de Kadhafi, tous les Subsahariens ont été martyrisés.
Des centaines ont été exécutés sommairement.
Les migrants de retour ont rendu compte de leur tragédie. La durée des séjours varie entre 6 et 30 ans. Leurs témoignages ont porté essentiellement sur :
- Les frappes de l’OTAN, une peur indescriptible et ne pas savoir où aller ni que faire.
- Une conscience plus aigue du racisme anti-noir, les Subsahariens étant considérés comme des mercenaires à la solde de Kadhafi.
- Le manque de solidarité de l’Ambassade du Mali à leur endroit.
- L’emprisonnement, les mauvais traitements et l’assassinant de leurs concitoyens, parfois sous leurs yeux.
- La spoliation de leurs biens (argent, petit équipement).
- La discrimination dans les camps de refugiés en Tunisie.
- Les pertes d’investissements réalisés dans le pays (lot d’habitation retiré…).
- L’éclatement et la dispersion des membres des familles. Certains ne savent toujours pas où se trouvent leurs maris, leurs enfants…
- Des expériences de retour des migrants de Ceuta et Melilla (désengagement des décideurs politiques maliens, arnaque des forces de l’ordre…).
Propositions
- Mieux connaître la situation des migrants de retour en commençant par l’analyse, avec leur participation, des profils, des expériences, des compétences…
- Créer des espaces d’échanges, de formation et de recyclage
- Impliquer les medias de proximité dans les débats sur la question migratoire.
- Impliquer les artistes de renommée dans la dénonciation des traitements inhumains qui leur sont réservés et sur l’Accord cadre de réadmission des migrants, la corruption, les politiques néolibérales et ses effets ; interpeller les décideurs en Afrique et dans les pays d’accueil.


